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[Coulisses] Mezzo Mare : un spectacle en quête de récits d’exil

En janvier 2023, j’intégrais un groupe « Pas à pas » de six conteuses et conteurs : nous allions être accompagné·es pendant un an et demi par Jihad Darwiche pour créer nos spectacles. J’étais venue avec l’idée de raconter des contes siciliens que j’avais découverts et ramenés d’un voyage sur cette île porteuse de mes racines maternelles. J’avais aussi bien envie de partager une anecdote familiale sur l’arrivée en France de mon grand-père. Je la racontais déjà depuis quelques temps et souvent il y avait deux types de réactions : d’un côté l’amusement et la curiosité pour cell·eux qui ne l’avaient pas vécu et d’un autre, une envie irrépressible de me raconter à leur tour leurs parcours pour les personnes qui elles aussi avaient immigré. La communauté italienne et a fortiori sicilienne étant très représentée à Grenoble, la ville où je vis, il a été très facile de trouver de la matière sur le sujet.

Alors qu’il venait d’arriver, seul, en France, il est allé dans une épicerie pour acheter de quoi se préparer des pâtes à la sauce tomate. Il a montré à l’épicier des spaghettis et une boite de tomates pelées, puis il les a emportés dans la petite chambre qui lui servait d’abri. Il a mis de l’eau à bouillir, à plonger les pâtes et puis il a ouvert la boîte de tomates pelées. Et là surprise, ce n’étaient pas des tomates… mais des prunes au sirop ! Il n’avait jamais appris à lire…

Première étape : le collectage

Le collectage, c’est un moment très important et très réjouissant : c’est le fait de recueillir dans un premier temps la parole de personnes qui ont envie de partager. Cela donne lieu à des rencontres passionnantes, émouvantes et remplies d’humanité où la vulnérabilité et l’authenticité ont toutes leurs places. En parlant autour de moi de mon projet, j’ai rapidement eu une liste de contacts. Ma première rencontre a eu lieu avec Joséphine et Philippe, un couple de 82 et 90 ans, autour d’une table bien garnie de café et de cannole. Ils m’ont raconté pendant deux heures avec leur délicieux accent comment ils se sont rencontrés et leurs arrivées respectives en France.

Au milieu du café et des cannole, l’enregistreur qui n’en loupera pas une miette

Il y avait aussi Djeline, qui nous avait mis en lien et leurs discussions joyeuses ont donné lieu à des anecdotes croustillantes qui ont eu leur place de choix dans le récit final.

J’ai ensuite rencontré pendant plus d’un an, des hommes et des femmes d’âges variés, aux parcours différents et aux arrivées dans la région entre les années 50 jusqu’aux années 2000. Franca, Elisabeth, Salvatore, Jeanette, Graziella, Jean… C’est grâce à toutes ces personnes que le récit existe. J’ai ainsi découvert des réalités personnelles mais aussi des personnages célèbres ayant marqué la culture sicilienne comme Salvatore Giuliano, le « bandit » qui prenait aux riches pour donner aux pauvres ou encore Rosa Balistrieri, une chanteuse populaire très aimée. C’est ainsi que j’ai poursuivi et compléter mes recherches avec des films et des lectures et que Salvatore et Rosa ont intégré le spectacle !

La Sicile, c’est ma maison, mon cœur il est là et j’ai laissé la moitié là bas

J’ai terminé mes entretiens avec Jean Strazzeri, meilleur ouvrier de France et dernier gantier en activité de Grenoble dont le témoignage se croiser directement avec l’histoire de la ville qui a été pendant longtemps capitale mondiale de la ganterie. Enfin, une rencontre avec Philippe Hanus, coordinateur de l’ethnopôle
« Migrations, Frontières, Mémoires », m’a permis d’avoir un apport historique sur le sujet et le replacer dans une perspective contemporaine, le passage à travers les Alpes emprunté par les migrants étant toujours le même à l’heure actuelle.

Jean Strazzeri dans son atelier, faisant une démonstration de coupe et travail de la peau de chevreau

Deuxième étape : faire des choix, assembler et construire un récit

Au fur et à mesure que je collectais la matière, je mettais de côté les anecdotes qui me semblaient fonctionner ensemble comme celles sur la langue ou encore le racisme. Il fallait trouver une cohérence entre tout ça et aussi bien sûr renoncer même si les partages étaient beaux…

Et puis vient le moment du fil qui reliera toutes ces anecdotes entre elle pour en faire un récit. Au départ, j’étais partie sur l’image d’un homme, mon grand-père, sur son balcon qui se souvient de sa vie et de son pays d’origine. S’en suivent de longs échanges avec Jihad et mes camarades de Pas à pas puis des essais de contage encore et encore. Nous avons donc bâti de « toutes pièces » son parcours de son enfance jusqu’à ses 72 ans en assemblant, comme pour un puzzle, tous les témoignages qui apparaissaient comme significatifs. Avec pour objectif de tenter de livrer un récit le plus universel possible sur la personne qui part, parce qu’elle n’a pas d’autres choix et aussi de dresser un portrait fidèle de la Sicile. C’est donc un parcours de vie inventé mais dont tous les éléments partent du réel. Nous nous sommes aussi posé la question de mon implication dans le récit : nous avons fait des allers-retours entre le personnage qui était ou non mon grand-père, pour tester la distance et l’émotionnel.

La joyeuse équipe du projet « Pas à pas » menée par Jihad Darwiche

Troisième étape : se faire rencontrer le récit de vie et le conte traditionnel

Etant très attachée au conte traditionnel qui me nourrit depuis toujours, je tenais à ce que les contes siciliens soient présent dans Mezzo Mare. Giuseppe Pitrè, un folkloriste et écrivain de la fin du 19 ème a réalisé un travail colossal pour mettre en lumière la culture populaire Sicilienne au travers de collectage
de dictons, contes et récits recoupés en quatre volumes« Il pozzo delle meraviglie » – « Le puits des merveilles »). Quelques-uns sont arrivés jusqu’à nous mais la grande majorité ne connait (pas encore) de traductions françaises. Je me suis procuré l’ouvrage en italien lors d’un de mes voyages en Sicile et j’ai commencé un travail d’exploration autour de mes contes préférés.

L’envie n’était pas de faire cohabiter le récit de vie avec le conte mais bien de mêler les deux en faisant sentir d’une part que le conte fait partie de la vie, qu’il est raconté au quotidien pour amuser et même parfois tromper la faim. Et d’autre part que le récit de vie peut se raconter en empruntant les codes au conte traditionnel pour tendre comme lui vers l’universalité. Ainsi un passage de la vie du personnage principal raconté comme une anecdote est en réalité un conte traditionnel. Mais de là à savoir si avant d’être un conte, l’histoire n’a pas était vécue… Cela revient à se demander qui de l’oeuf ou de la poule !

Ici aussi, c’est un travail d’équilibre et bien sûr une question de choix.

La place principale de Delia et les campagnes remplis de figuiers de Barbarie, décors de quelques scènes de « Mezzo Mare »

Voilà, vous savez désormais tout ou presque sur le processus de création de ce récit ! Rendez-vous dans un prochain épisode pour d’autres coulisses !

Pour aller plus loin…